Eglise : 11 avril 1512

Consécration de l’ Eglise paroissiale Saints Fuscien, Victoric et Gentien de Sains-en-Amiénois 

 

Il est écrit que l’église de Sains a été consacrée par Nicolas de la Grénée, évêque d’Hébron le 11 avril 1511.

 

1511Sur l’un des piliers, au dessus d’une croix, une inscription rappelle qu’à l’époque de François d’Halluin, évêque d’Amiens, le 11 avril 1511, il a été procédé à la consécration de l’église.

 

« Sur les poutres maîtresses, deux ravissants angelots portent au dessus de leur tête les inscriptions suivantes :

1ère inscription : Par Nicolas de la GRENEE, évêque d’HEBRON, le 11 avril 1511

2ème inscription : Eglise consacrée à la Vierge et  aux Saints Martyrs Fuscien, Victoric et Gentien » (1)

 

 

Cependant et malgré la précision de ces informations, certaines incohérences nous amènent à remettre en cause l’exactitude des affirmations reproduites depuis ½ millénaire.

 

 

I Eléments mis en cause

 

1- La consécration ( ou dédicace) d’une église

 

« Le rituel de la dédicace est compté à bon droit parmi les actions liturgiques les plus solennelles et les plus riches de signification. En consacrant par ses rites un édifice matériel fait de mains d’hommes, la dédicace exprime le mystère même de l’Eglise, temple de Dieu construit de pierres vivantes. Le mot « église », dont l’étymologie signifie « assemblée », est alors attribué à l’édifice dans lequel la communauté chrétienne se rassemble pour entendre la parole de Dieu, prier en commun, accomplir les sacrements, célébrer l’eucharistie.

La dédicace, à la fois, confère à l’édifice sa destination et définit sa nature. » (2)

 

L’importance de la consécration est indéniable au point que l’anniversaire de la consécration était célébré tous les ans de façon solennelle.

 

C’est pourquoi, le choix du moment, date et positionnement par rapport aux évènements liturgiques est établi avec beaucoup de soin.

 

« La consécration peut avoir lieu n’importe quel jour de la semaine mais le dimanche et les jours de fêtes sont de préférence selon le « Romanum Pontificale ».

 

Pour cette date retenue du 11 avril 1511, on constate qu’il s’agit d’un vendredi.

 

Cette année-là, le dimanche 13 avril était dimanche des Rameaux tandis que les chrétiens fêtaient Pâques le dimanche 20 avril.

 

Le samedi 12, veille du dimanche des rameaux, signe la fin du Grand Carême pour les chrétiens catholiques.

 

Le vendredi 11 avril était donc le dernier jour du Carême, un temps de pénitence, d’une certaine austérité avec disparition des fleurs et des instruments de musique pendant les messes.

 

Pourquoi ne pas avoir choisi un dimanche et qui plus est, un dimanche de fête ?

Pourquoi avoir choisi une période d’austérité, loin de toute idée de fête ?

 

A cette époque, il est écrit que le cloître et le cimetière des Minimes d’Abbeville ont été consacrés le dimanche 26 mai 1504 ( dimanche de Pentecôte) tandis que l’église l’était le lendemain, lundi de pentecôte 27 mai 1504. (3)

 

La cathédrale d’Amiens a été consacrée le dimanche 14 juillet de la même année. La fête renouvelée tous les ans pour cette anniversaire était fixée au 2ème dimanche de juillet. Nicolas de Lagréné, par exemple,  accomplit la cérémonie d’anniversaire le 14 juillet 1509.

 

Le dimanche 19 août 1509, on procéda à la bénédiction de l’église Franciscaine des Sœurs-Grises de Montdidier.

 

2- La présence de l’évêque

 

La consécration d’une église a évolué au fur et à mesure du temps mais, cependant, des éléments majeurs sont restés constants.

Ainsi, les modifications suite à la réforme de 1961 et à l’ « ordo dedicationis » de 1977 décidé lors du Concile Vatican II  ont maintenu le principe général suivant :

 

« Le rituel de la dédicace est toujours présidé par l’évêque entouré des prêtres auxquels est confié le ministère pastoral en présence de la communauté chrétienne »

 

En ce qui concerne Sains, l’évêque d’Amiens était, par principe, celui qui devait « présider » la célébration.

 

Or, force est de constater que Mr François d’Halluin, évêque d’Amiens de 1503 à 1538 n’était pas présent à cet événement alors que l’église de Sains, haut lieu de pèlerinage, gardien du tombeau des martyrs, placée sous la double autorité du monastère de St Fuscien-au-bois et de la cure de Sains, dépendant du seigneur de Boves, rayonnait au delà de ses seules frontières.

 

La raison usuelle pour expliquer son absence est également à mettre en cause, à savoir qu’il était trop jeune et pas intéressé par ces « mondanités ».

 

François d’Halluin a été promu à ce poste d’évêque, le 5 août 1503 par une bulle papale, alors qu’il n’avait que 20 ans ! Les règles, en la matière, oblige à un évêque d’avoir l’âge canonique minimum de 24 ans pour exercer ses fonctions épiscopales.

Qu’à cela ne tienne, l’évêque d’Hébron, Nicolas de la Couture, Docteur en Théologie de la faculté de Paris, remplace Mgr François d’Halluin pendant ces 4 ans.

 

C’est donc l’évêque d’Hébron qui consacra les édifices pendant cette période :

l’église des Minimes d’Abbeville citée ci-dessus ainsi que d’autres églises mais surtout

la cathédrale d’Amiens.

 

Cette dernière consécration est très révélatrice des coutumes du moyen age.

La cathédrale d’Amiens est terminée depuis 1288 (la date retenue pour la fin de l'édification de la cathédrale). De 1290 à 1375, on construisit les chapelles latérales de la nef ainsi que la tour sud. En 1402, le couronnement de la tour nord fut enfin réalisé.

 

Alors que l’édifice est utilisé, y compris pour de grands événements ( en 1385 mariage de Charles VI et d'Isabeau de Bavière), il a fallu attendre un siècle après que les ajouts soient achevés pour procéder à sa consécration.

 

Or donc, en 1504, on n’attend pas 3 ans supplémentaires, temps nécessaire pour que le nouvel évêque soit à même de procéder en personne à la dédicace. La date est choisie bien avant sa nomination et rien n’y changera, l’évêque d’Hébron en sera le président.

 

Ce n’est que le 15 septembre 1507 que Mgr François d’Halluin prend réellement ses fonctions.

 

C’est donc lui, en personne qui, en 1509,  le dimanche 19 août, procède à la bénédiction de l’église Franciscaine des Sœurs-Grises de Montdidier.

 

Dès lors, il aurait du être le prélat le plus haut gradé pour l’événement qui nous intéresse en 1511.

 

3- Evêque d’Hébron

 

Comme on peut le lire le panneau fixé sur les poutres de l’église, Nicolas de la Grénée, évêque d’Hébron, a procédé à la consécration de l’église de Sains.

 

Le titre, évêque d’Hébron In partibus infidelium, c'est-à-dire « dans les contrées des infidèles», correspond à une justification pour l’élévation au rang d'évêque.

   

La ville d’Hébron, en Palestine, continue d’être considérée comme un évêché alors que son territoire est sous domination arabe.

 

 

Trois évêques du diocèse amiénois seront successivement nommé évêque d’Hébron in partibus :  Nicolas de la Couture (1500 -1517), Nicolas de Lagrené (1517-1541), Jacques Le Doux (1541- ?) - ce dernier était religieux de St Fuscien-au-bois et abbé de Moreuil- (3)

 

Evoquer Nicolas de Lagrené ( ou de la Grénée) comme évêque d’Hébron en 1511 est une erreur manifeste.

 

Les archivistes (N. Dupont, M.Salmont) ou curés ( Messio, Moy, etc.) du début du XX ème siècle, attribuent à  Nicolas de la Couture l’honneur d’avoir accompli la dédicace de l’église de Sains.

 

 

II- Eléments historiques du XVIème siècle

 

 

1- Calendrier Julien et Grégorien

 

Le calendrier Julien ( - 45 avant J.C.) était basé sur une année de 365,25 jours au lieu de 365, 24. Une erreur minime mais, avec un décalage d’un jour tous les 130 ans, le jour de Pâques se rapprochait anormalement de l’été.

 

Proposé par le pape Grégoire XIII pour supprimer ce décalage, le calendrier Grégorien fut appliqué rapidement en Italie, Espagne, Portugal, France, Autriche, Pologne.

 

L’introduction du calendrier grégorien en remplacement du calendrier Julien commença le 15 octobre 1582 dans la plupart des états alignés sur Rome. Un changement de date immédiat (suppression de 10 jours) et une évolution du système de comptage des années bissextiles rétablissaient la correspondance calendrier/saison.

 

 

2- Comput Français

 

Pendant le Moyen Âge, dans les régions d'Europe affiliées à l'Église catholique romaine, les calendriers débutaient l’année au 1er janvier. Cette habitude était un héritage du calendrier romain datant d’avant J.C.

 

Cependant, certains pays déclenchaient la numérotation de l'année à partir d’une fête religieuse importante, comme le 25 décembre (nativité de Jésus), le 25 mars (incarnation de Jésus), voire à Pâques comme en France. ( à Lyon, c’est Noël qui était utilisé pour le changement d’année).

 

En Picardie, le problème est encore plus complexe: L'échevinage d'Amiens commence l'année le 25 mars, le bailliage d'Amiens la veille de Pâques, l'Eglise de Picardie le Lundi de Pâques!!!

 

Ces pays déplacèrent le jour de l'an au 1er janvier avant leur adoption du calendrier grégorien, principalement pendant le XVIe siècle.

 

En France, 9 août 1564, promulgation de l'Édit de Roussillon, édit du roi Charles IX, stipulant notamment que l'année, en France, débutera désormais le 1er janvier, au lieu du jour de Pâques, comme c'était le cas depuis plusieurs siècles.

 

 

3- Concile de Pise

 

 

En 1509, le pape Jules II manifeste sa volonté de chasser les Français d'Italie.

 

Le roi de France,  Louis XII entreprend la lutte contre Jules II en convoquant, le 16 mai 1511, un concile à Pise pour destituer le pape.

 

Jules II riposte par sa bulle Sacrosanctæ (18 juillet 1511), convoquant un concile au Latran pour le 19 avril 1512, qui à pour objectif d’excommunier tous les membres du concile de Pise.

 

Le 10 septembre 1511 , les prélats français étaient encore à Lyon et tardaient à se mettre en route pour l'Italie. La 1ère session se tint dans la cathédrale de Pise, le mercredi 5 novembre 1511.

Le concile de Pise était mal accueilli par les habitants, c’est pourquoi il se transporta de Pise, qui n'offrait pas la sécurité suffisante, à Milan, où devait se tenir, le 13 décembre, la 4ème session, ( reportée au 4 janvier 1512).

De janvier à avril, les prélats enchaînaient les sessions.

La 7ème session et 8ème eurent lieu les 19 avril et 21 avril alors qu’on apprenait que les Français avaient remporté la victoire de Ravennes face aux armées du pape.

L'artillerie française avait bombardé la ville le vendredi saint. Elle était tombée aux mains des assaillants le jour de Pâques.

 

Le concile de Pise (1511-1512), qui réunissait, surtout des évêques français, s’achevait avec cette décision de suspendre le pape.

 

Le pape dut se résoudre à décaler l’ouverture du concile de Latran (prévu le 19 avril) au 3 mai 1512. Le matin du 3 mai, plus de 50 000 personnes se trouvaient rassemblées devant la basilique du Latran

 

La lutte entre le clergé Français et le pape s’arrêta avec la mort du pape, le 21 février 1513.

 

 

III Correction, conclusion

 

Le document qui est à la source de tous les écrits, a été rédigé en 2 exemplaires au moment des faits :

 

Anno, domini, millesimo, quigentisimo, vndecimo, die vero, vndecima aprilis, dominus, dominus Nicolaus dei, et sanctae sedis, gratia, ebronensis, episcopus de consensu, etiam domini, domini, in chro.  patris, franscisci de Halluin etiam dei graa ambianensis episcopi, dedicavit et consecravit hoc altare ad gloriam dei, in honorem beatae Mariae sanctorum fusciani, victorici, gentiani, martirum et oium sanctorum et sanctarum totius curiae coelestis. (4)

 

 

Voici 3 constats :

 

Anno, domini, millesimo, quigentisimo, vndecimo, vndecima aprilis : 11 avril 1511

Ce n’est pas François d’Halluin qui a présidé (de consensu : avec son consentement)

On cite Nicolas , (dominus Nicolaus) comme évêque d’Hébron (ebronensis, episcopus) sans précisé son nom de famille.

  

 

1- La date

 

Le jour de Pâques de l’année 1511 tombe le 20 avril. Cela signifie que suivant le calendrier julien et le comput Français, le calendrier local du mois d’avril donnait ceci :

 

Du 1er au 20 avril , nous sommes en 1510. Au dimanche 20 avril 1510 succède le lundi de Pâques 21 avril 1511.

 

Suivant ce calendrier, l’année 1511 commence le 21 avril ; il n’y a pas de 11 avril 1511 sur cette période.

 

Par contre, l’année suivante, le lundi de Pâques 1512 tombe le lundi 12 avril 1512. Par conséquent, le jour précédent ce lundi de Pâques, premier jour de l’année dans notre royaume, était le dimanche 11 avril 1511, jour de Pâques, date qui avait cours dans la majeure partie de la France.

 

2- L’évêque d’Amiens

 

L’évêque d’Amiens était présent au concile de Pise (3). Il était donc dans la ville de Pise du 5 novembre 1511 jusqu’en décembre puis à Milan du 5 janvier 1512 jusqu’à fin avril 1512. Un seul prélat fut autoriser à quitter Pise pour se faire remplacer pour problème de santé, Simon Jaquet, de l’Université de Paris.

 

François d’Halluin était donc à Milan, le jour de Pâques, le 11 avril 1512, date du calendrier officiel.

Ce qui explique qu’il n’ait pas pu se rendre disponible pour la consécration de l’église de Sains.

 

 

3- L’évêque d’Hébron

 

La convocation par le roi au concile est tombée le 16 mai 1511 alors que la date de la consécration de l’église de Sains était déjà choisie.

 

Il s’agit bien de Nicolas de la Couture qui préside comme évêque d’Hébron pour la consécration de l’église de Sains en l’absence de Mgr d’Halluin.

 

Un prêtre ne peut pratiquer ce rite à moins que le Pape le délègue d’une façon spéciale, ce qui n’était pas possible étant donné les circonstances.

 

Remarque:  une bénédiction solennelle de l’église aurait eu lieu également en 1536. La présence de Nicolas de Lagréné évêque d’Hébron est, à cette date, plus que probable.

 

4 Conclusion

 

La date qu’il faut retenir pour célébrer l’anniversaire de la dédicace de l’église de Sains est donc le dimanche 11 avril 1512, jour de Pâques.

 

C’est, également, par conséquent, la date de la victoire de Ravenne :

 

Le 11 avril 1512, les Français et les troupes de la Sainte Ligue du Pape Jules II se retrouvent face à face sur le rivage du fleuve Ronco. Il s'ensuit le combat de Ravenne.

 

À la bataille, prennent part les plus célèbres chevaliers et aventuriers de l'époque, ente autres le chevalier Bayard et Gaston de Foix-Nemours. Les Français, guidés par Gaston de Foix-Nemours, reçoivent l'aide décisive de l'artillerie d’une armée de Lombardie, qui était à cette époque parmi les plus efficaces d'Europe.

 

Il est à noter qu’un certain nombre d’écrits Français citent la bataille de Ravenne en la positionnant en 1511. Les mêmes causes sont à l’origine des mêmes erreurs.

 

« Louis du Chastel, chevalier, tué à la bataille de Ravenne 1511 »

« Guillaume de REMERVILLE noble écuyer, seigneur en partie de Rémerville se trouve à la bataille de Ravenne en 1511 »

 

Bayardci-contre :

Mémoires pour Servir à l’Histoire de France par MM Michaud, de l’académie Française et Poujoulat ; Tome 4 ; Chevalier Bayard

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pierre  LEPOETRE

 

Bibliographie :

(1) Madame MM Frémont

(2)Chanoine Norbert HENNIQUE

(3) Edmond Soyez

(4) Narcisse Dupond 

 

 

 

 

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :